En poursuivant votre navigation sans modifier vos paramètres de cookies, vous acceptez l'utilisation des cookies pour disposer du service «Ma sélection»

Les coups de coeur des commissaires

Isabelle Bardiès-Fronty
Conservateur en chef au musée de Cluny, Paris
Chapiteau
Pyrénées, VIe siècle - Marbre pyrénéen
H. : 28 ; L. : 30; pr.: 29 cm - Paris, musée du Louvre, RF 460

Choisir une œuvre au sein d’un tel ensemble où tout est «coup de cœur», voici un exercice bien difficile…

Pourtant mon choix se porte sans guère d’hésitation sur le chapiteau mis au jour sous le choeur de l’église de Saint-Germain- des-Près, en 1794, et maintenant conservé au musée du Louvre. Il est un des vestiges du décor de la basilique mérovingienne fondée par Childebert Ier (497-558). Sculpté dans un marbre venu d’une carrière pyrénéenne, il reprend le modèle antique du chapiteau corinthien, orné de feuilles d’acanthe, mais le transpose dans un art proprement mérovingien. Moins naturaliste que ses modèles antiques, le motif végétal révèle en son sein une petite croix dont l’attrait est tel pour le spectateur qu’elle en paraît presque monumentale.Ainsi se trouve incarné le talent du sculpteur qui a trouvé ici la formule que je trouve la plus bouleversante dans la palette des expressions artistiques : la simplicité totale donnant toute sa force au symbole.

Charlotte Denoël
Conservateur des bibliothèques au Département des manuscrits de la Bibliothèque nationale de France
L'Histoire des Francs de Grégoire de Tours
Paris, BnF, ms. latin 17655

Ce manuscrit est exceptionnel à plus d'un titre : il s'agit de la toute première histoire de France, dont il est l'un des plus anciens témoins, et il a été copié dans l'un des scriptoria les plus florissants du monde mérovingien. L'Histoire des Francs est l'œuvre de Grégoire, évêque de Tours (538-594). Cet historien auvergnat y raconte dans un latin abâtardi et plein de verve l’histoire des rois mérovingiens, de Clovis à Childebert II et Clotaire II, ses contemporains. En même temps qu’il livre une passionnante série d’anecdotes pittoresques sur les épisodes et les figures célèbres de son époque, du vase de Soissons à la guerre farouche qui opposa les reines Brunehaut et Frédégonde, Grégoire inscrit son œuvre dans une perspective chrétienne, faisant du baptême de Clovis le point focal de son récit, qui est celui de la conversion d’un peuple à la vraie foi.

Le succès de cet ouvrage se mesure au nombre de témoins manuscrits qui nous sont parvenus, plus de 50, dont celui-ci, copié au cours de la seconde moitié du VIIe siècle dans le scriptorium de Saint-Pierre de Corbie, non loin d'Amiens. Ce centre pratiquait des graphies variées, dont une minuscule de type cursif, qui a servi pour la transcription de ce manuscrit.

Inès Villela-Petit
Conservatrice au Cabinet des médailles et antiques de la Bibliothèque nationale de France
Disque de Limons
Paris, BNF, MMA, inv. 56.323 Chab 2711

Mon intimité, pour ainsi dire, avec Attila et les Burgondes remonte à une vieille traduction de la Chanson des Nibelungen illustrée de bois gravés, prix de classe de mon père. Je ne savais pas encore lire et ce fut la première des lectures du soir qui nous firent traverser légendes et épopées. Mes goûts littéraires allaient de pair avec un intérêt précoce pour l’Histoire. J’appris les empereurs de Rome dans l’Atlas du Monde romain de Cornell et Matthews, me préparant sans le savoir encore à suivre plus tard les cours d’archéologie romaine de François Baratte à l’Ecole du Louvre. Dans la collection L’Histoire de France, le volume Les origines par Karl Ferdinand Werner fut mon épée de chevet pendant mes années de classe préparatoire à l’Ecole nationale des Chartes. Les subtilités de la politique dans l’Antiquité tardive et les choix onomastiques des Francs se partageant d’avance le royaume piquaient ma curiosité. Grégoire de Tours reste avec Ammien Marcellin un de mes auteurs anciens préférés, auxquels se sont ajoutés Froissart et Christine de Pizan. Il y a tout dans ses Histoires, des échos de la Bible, ainsi les murailles d’Angoulême s’écroulant devant Clovis à l’instar des murs de Jéricho, aux témoignages ethnographiques (l’épisode de Sichaire et Chramnesinde analysé dans la Mimésis d’Erich Auerbach), du pathos et de la matière historique. Mes recherches ont par la suite surtout porté sur l’Art de la fin du Moyen Age, mais j’ai toujours gardé une tendresse particulière pour les derniers Romains et leurs alter ego Barbares du Ve siècle, dont les vestiges étaient si joliment décrits dans L’Or des princes barbares. Au Musée des médailles et antiques, côtoyer quotidiennement Childéric, père de Clovis, à travers son unique dent préservée et les armes d’apparat exhumées de sa tombe, me faisait souhaiter de leur consacrer un jour une belle exposition. Et s’il fallait choisir un objet emblématique de l’art mérovingien, le petit disque de Limons est une des œuvres médiévales les plus raffinées et les plus savantes qu’il m’ait été donné d’étudier. Ses yeux de grenat m’interrogent encore.